Dr Khardiata Diallo Mbaye, responsable du centre de traitement Fann : «Dans quelque temps, on aura ce pic…»

«Il fallait qu’on prenne les devants et nous avons commencé à faire nos réunions avec le Comité de pilotage de Fann et au niveau national avant même qu’il y ait des cas en Afrique. Je me rappelle que le premier cas en Afrique nous a trouvés ici et on parlait de l’organisation à mettre en place. Quand le patient 0 est arrivé, on a dit «voilà, il fallait s’y attendre». Dès l’instant que l’Afrique a eu son premier cas, j’étais sûre que le Sénégal n’y échapperait pas parce qu’on est pays un carrefour. Il y a beaucoup d’aller et de retour, les parents qui sont à l’étranger et aussi les relations que nous avons avec l’Europe qui sont importantes avec beaucoup de compagnies présentes ici. Personnellement, je m’étais préparée à ça et c’était pareil pour tout le monde.
Néanmoins, c’était brusque parce que ce jour-là je me suis fait un déni : je me suis dit : «Non ! Non. Ce n’est pas ça. Le test va être négatif. C’était juste un déni, mais on était préparé à ça.» On était sûr que le Sénégal n’allait pas y échapper.

Taux important de guérisons
Il n’y a pas miracle, mais c’est lié à beaucoup de choses. Notre population est jeune, contrairement à celle européenne. Ensuite, l’espérance de vie des Européens et beaucoup plus élevée. Donc, vous aurez là-bas des vieux qui ont 70, 80 ou 90 ans avec toutes les comorbidités comme le diabète, l’insuffisance rénale, mais ils se soignent. Ils ont toutes les pathologies et ils sont sous traitement. Ce sont des «bombes» à retardement. Alors que notre population est jeune, ça c’est un facteur explicatif. Nous avons vu dans la littérature que les facteurs de risque sont l’âge avancé. Les comorbidités étaient aussi des facteurs à risque, même si nous avons parfois des pathologies associées chez les personnes âgées, c’est plus vu en Europe qu’ici. Sans compter que les gens prient. Mais du point de vue scientifique, il n’y a pas de miracles et l’Afrique est à moins risque que l’Europe.

Protocole Raoult
Franchement, nous avons vu que ce protocole marche. Ce n’est pas qu’il guérit le malade, mais il accélère la guérison. Le délai de prise en charge est réduit, c’est-à-dire le séjour en milieu hospitalier est moindre chez les patients qui sont sous ce protocole. Bien sûr, il y a des exceptions. En général, ceux qui sont sous hydroxy (hydroxy-chloroquine) associé à l’azithro (azithromycine) guérissent plus rapidement que ceux qui ne sont pas sous ce protocole. Tout le monde n’est pas sous hydroxy parce qu’il y a parfois des contre-indications, mais ça fait partie des facteurs qui accélèrent la guérison parce que l’élimination de la charge virale est beaucoup plus rapide avec le protocole.

Temps de guérison des malades
Ça dépend, parce qu’il y a des patients qui peuvent rester 10 ou 15 jours. Mais en moyenne, c’est trois semaines. Il y a des exceptions parce qu’il y a eu des malades qui ont fait un mois d’hospitalisation et qui ne sont pas guéris. Il y a des contrôles qui sont faits à répétition. Même si la charge virale est basse, le patient n’est toujours pas guéri parce que l’expression virale est toujours là. Même s’il n’y a plus de signes, on ne peut pas le laisser sortir.

Cas de rechute
Ce fameux cas, tout le monde en parle. De deux choses l’une : Pour moi, c’est soit une ré-infestation, même si on dit qu’avec cette maladie on acquiert une immunité. On ne sait pas combien de temps va durer cette immunité. Même s’il y avait une immunité longue, on ne sait pas si le patient est infecté par une autre souche différente de celle à laquelle il a acquis une immunité. Ou c’est une réactivation et ça pose problème parce qu’on ne sait pas exactement si le patient était réellement guéri ou seulement sa charge virale était simplement basse, mais n’était pas nulle. Pour avoir des explications, il va falloir faire des recherches parce que le virus n’a pas montré toutes ses facettes. Il faut que les gens prennent du recul, fassent des recherches pour qu’on soit fixé une bonne fois pour toutes.

Traitement des symptômes
Bien sûr que ça existe. En Europe, ils n’hospitalisent pas tout le monde. Ils en sont où les formes simples se gèrent à domicile parce que si vous n’avez aucune comorbidité ou si vous n’êtes pas un cas avec les facteurs de risque, la maladie peut guérir rapidement avec juste un traitement symptomatique. Par exemple, si vous avez de la fièvre, prenez votre paracétamol. Le fait tout un chacun. Ils font souvent une téléconsultation et on leur dicte les médicaments à prendre. Nous n’en sommes pas encore à ce stade, mais la maladie peut guérir dans les formes simples sans pour autant qu’on fasse quelque chose.

Profil des patients
On a tous les profils. Les personnes âges représentent 1/3 de nos malades, des femmes enceintes, allaitantes, des nourrissons de quelques mois. On a toutes les formes cliniques. Pour le moment, aucune étude n’a démontré la transmission par le lait maternel. Par contre, elle a le devoir de mettre son masque pour éviter de contaminer son bébé au moment de l’allaitement s’il y a transmission par gouttelettes ou contact avec la maman. De toute façon, ils sont moins à risque et Dieu fait bien les choses. Aucun enfant ici n’a fait des formes compliquées et ils font des formes en général asymptomatiques ou avec peu de signes. Il y a même des enfants qui guérissent avant leur mère. Il y a peu de décès chez les enfants.

Pic de la maladie
Le pic de la maladie n’est pas une vue de l’esprit. Du point de vue épidémiologique, vous voyez qu’on est en train de monter. Je suis sûre que dans quelque temps, on aura ce pic. Je ne suis ni mathématicienne ni modéliste, mais je sais qu’on va vers le pic parce qu’on ne l’a pas atteint. Nous sommes préparés à faire face parce qu’il y a une expansion du centre. On touche du bois et on ne veut pas en arriver là, mais il faut qu’on s’y attende. Il y aura des pics et malheureusement en cas de pic, il y aura beaucoup plus de formes graves et beaucoup plus de décès.

Lire l’intégralité de l’article du journal sénégalais “Le Quotidien” ici

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